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RAPO 2025 | Entretien avec Marie Ba

17 décembre 2025

Marie Ba, Directrice de l’Unité de Coordination du Partenariat de Ouagadougou (UCPO)

« La situation actuelle renforce surtout l’urgence d’accélérer le financement domestique, de diversifier les sources de financement et d’améliorer l’efficience des ressources existantes »

Après la Réunion annuelle du Partenariat de Ouagadougou (RAPO), organisée dans un format plus restreint à Dakar, les attentes pour cette 14 édition sont élevées et très concrètes. Cette édition doit marquer un tournant : celui d’un retour à une mobilisation forte, alignée sur les priorités nationales et tournée vers des résultats concrets et durables. Atteindre les 13 millions d’utilisatrices, (l’objectif 2030) reste possible, à condition de renforcer l’appropriation nationale, de protéger la planification familiale dans les arbitrages budgétaires et de faire des choix stratégiques audacieux dès maintenant. Ces éléments, entre autres, sont présentés par Marie Ba, Directrice de l’Unité de Coordination du Partenariat de Ouagadougou (UCPO), dans l’entretien ci-après.

La 14e RAPO met en avant le thème : « Accélérer le financement domestique des DSSR : quelles stratégies pour un engagement durable ? ». Pourquoi ce choix maintenant ?

Marie Ba (M.B.) : En tant qu’Unité de Coordination du Partenariat de Ouagadougou, ce choix s’impose à un moment charnière pour plusieurs raisons clés. Nous avons assisté de maniére impuissante jusqu’à présent à une réorganisation des priorités des partenaires bilatéraux quant à l’aide extérieure.

Nos pays font face à une convergence de pressions : contraintes budgétaires accrues, réorientation de l’aide internationale, croissance démographique rapide et besoins toujours élevés en matière de santé et de droits sexuels et reproductifs (DSSR). Dans ce contexte, la dépendance excessive aux financements externes n’est plus soutenable à long terme. Accélérer le financement domestique est donc devenu une condition essentielle pour garantir la continuité, l’équité et la résilience des programmes de DSSR.

Aussi, des engagements politiques forts existent déjà au niveau régional et continental – notamment à travers le financement des Plans d’Action Nationaux Budgétisés, les engagements d’augmentation du financement local de la santé et de l’achat des produits contraceptifs, la couverture sanitaire universelle et les engagements pris dans le cadre du Partenariat de Ouagadougou et de FP2030. Le moment est venu de passer du plaidoyer à l’opérationnalisation, en identifiant des stratégies concrètes, innovantes et adaptées aux réalités nationales pour transformer ces engagements en allocations budgétaires effectives et durables.

Par ailleurs, plusieurs pays du PO expérimentent ou mettent en œuvre des réformes prometteuses : augmentation des lignes budgétaires dédiées à la planification familiale, mécanismes de financement innovants, intégration des DSSR dans les dispositifs d’assurance maladie, ou encore renforcement de la redevabilité. La 14ᵉ RAPO offre une plateforme stratégique pour capitaliser sur ces expériences, favoriser l’apprentissage entre pairs et accélérer leur mise à l’échelle.

Enfin, choisir ce thème maintenant, c’est affirmer une vision de leadership régional et de souveraineté en matière de santé. Il s’agit de positionner les DSSR non pas comme un coût, mais comme un investissement stratégique pour le dividende démographique, l’autonomisation des femmes et des jeunes, et le développement durable de nos pays.

La 14ᵉ RAPO se veut ainsi un espace de dialogue de haut niveau et orienté vers l’action, pour catalyser un engagement domestique plus fort, plus prévisible et plus durable en faveur des DSSR.

Dans les pays du PO, percevez-vous une montée en puissance du financement domestique pour la planification familiale ? Quelles initiatives vous semblent particulièrement prometteuses ?

Nos neuf pays sont confrontés à une pluralité d’objectifs et à une forte compétition dans les processus de priorisation budgétaire. Dans ce contexte, notre ambition est claire : faire en sorte que la planification familiale ne soit pas le parent pauvre des budgets nationaux. La volonté politique est souvent présente, le leadership également, mais la concurrence entre priorités sectorielles demeure rude.

Malgré cela, nous observons des signaux encourageants d’une montée en puissance du financement domestique pour la planification familiale. Dans plusieurs pays du Partenariat de Ouagadougou, la création ou le renforcement de lignes budgétaires dédiées aux DSSR, à la planification familiale, à l’achat de produits contraceptifs, aux activités ciblant les jeunes témoigne d’une appropriation croissante de ces enjeux par les gouvernements, même si les niveaux d’allocation restent encore en deçà des besoins réels.

Certaines initiatives apparaissent particulièrement prometteuses. L’intégration progressive de la planification familiale dans les dispositifs de couverture sanitaire universelle et d’assurance maladie constitue un levier important pour sécuriser des financements plus prévisibles et durables. De même, les mécanismes de cofinancement impliquant l’État et les collectivités territoriales, ainsi que l’engagement accru des autorités locales, contribuent à ancrer la planification familiale dans les priorités de développement local.

Par ailleurs, des approches innovantes gagnent du terrain, notamment le financement basé sur la performance, l’amélioration de l’efficience des dépenses publiques de santé, et l’implication du secteur privé à travers des partenariats public-privé pour l’offre de services et la chaîne d’approvisionnement des produits de planification familiale.

Enfin, le renforcement de la redevabilité – à travers le suivi budgétaire, l’implication des parlementaires et de la société civile – est un facteur clé pour transformer les engagements politiques en décaissements effectifs. C’est à cette condition que, malgré une compétition budgétaire intense, la planification familiale pourra être reconnue et financée comme un investissement stratégique, essentiel pour la santé, l’autonomisation des femmes et des jeunes, et le développement durable dans les pays du Partenariat de Ouagadougou.

Après une RAPO réduite à Dakar, quelles attentes portez-vous pour cette 14e édition ?

Après une RAPO organisée dans un format plus restreint à Dakar, nos attentes pour cette 14ᵉ édition sont à la fois élevées et très concrètes. D’abord, nous attendons une RAPO pleinement mobilisatrice, qui retrouve toute sa dimension régionale, inclusive et politique et nous sommes ravis d’observer que c’est le cas. Cette 14ᵉ édition, nous avons voulu qu’elle permette de rassembler au plus haut niveau les décideurs publics, les partenaires techniques et financiers, la société civile, les jeunes et le secteur privé, afin de recréer une dynamique collective forte autour des priorités du Partenariat de Ouagadougou.

Nous souhaitons  donc une RAPO orientée vers l’action. Au-delà des échanges et des diagnostics partagés, l’enjeu est de déboucher sur des engagements clairs, mesurables et suivis, notamment en matière de financement domestique des DSSR et de planification familiale pour assurer le passage des intentions à la mise en œuvre.

Par ailleurs, cette édition doit être un espace de capitalisation et d’apprentissage entre pairs. Après plusieurs années marquées par des contraintes sanitaires et budgétaires, il est essentiel de mettre en lumière les expériences réussies, les innovations et les réformes prometteuses portées par les pays du PO, afin d’en favoriser l’appropriation et la mise à l’échelle régionale.

Enfin, nous attendons de la 14ᵉ RAPO qu’elle réaffirme le leadership régional du Partenariat de Ouagadougou et son rôle de plateforme stratégique de dialogue et d’influence avec une nouvelle stratégie et de nouveaux organes de gouvernance. Dans un contexte international incertain, cette édition doit envoyer un signal fort : les pays du PO sont déterminés à prendre en main le financement et la durabilité de leurs politiques de DSSR, au service des femmes, des jeunes et du développement durable de la région.

En résumé, cette 14ᵉ RAPO doit marquer un tournant : celui d’un retour à une mobilisation forte, alignée sur les priorités nationales, et tournée vers des résultats concrets et durables.

Avec la contraction des financements internationaux, certains craignent de ne pas atteindre l’objectif de 13 millions d’utilisatrices de contraception moderne d’ici 2030. Ces inquiétudes sont-elles fondées ?

Ces inquiétudes sont légitimes, mais elles ne doivent ni conduire au fatalisme ni remettre en cause l’ambition collective du Partenariat de Ouagadougou.

Il est indéniable que la contraction des financements internationaux exerce une pression réelle sur les programmes de planification familiale et des DSSR, dans un contexte où les besoins augmentent et où la croissance démographique se poursuit. Si aucune mesure d’atténuation n’est prise, ces contraintes pourraient effectivement ralentir la progression vers l’objectif des 13 millions d’utilisatrices de contraception moderne d’ici 2030.

Cependant, ces inquiétudes ne sont pas une fatalité. L’expérience des pays du PO montre que les progrès ne reposent pas uniquement sur le volume des financements externes, mais aussi sur la qualité des politiques publiques, l’optimisation des resources actuelles, le leadership national, l’efficience des systèmes de santé et la capacité à prioriser la planification familiale comme un investissement stratégique. Des gains significatifs ont déjà été réalisés grâce à des réformes de politiques, à l’amélioration de l’offre de services, à la task-shifting, à l’engagement communautaire et à une meilleure disponibilité des produits contraceptifs.

La situation actuelle renforce surtout l’urgence d’accélérer le financement domestique, de diversifier les sources de financement et d’améliorer l’efficience des ressources existantes. L’intégration de la planification familiale dans la couverture sanitaire universelle, la sécurisation des lignes budgétaires nationales, l’implication des collectivités territoriales et du secteur privé, ainsi que le renforcement de la redevabilité, sont autant de leviers essentiels pour maintenir la trajectoire vers 2030.

En définitive, la contraction des financements internationaux constitue un signal d’alerte, mais aussi une opportunité de transformation. Atteindre les 13 millions d’utilisatrices reste possible, à condition de renforcer l’appropriation nationale, de protéger la planification familiale dans les arbitrages budgétaires et de faire des choix stratégiques audacieux dès maintenant.

L’objectif reste fixé : 13 millions d’utilisatrices de méthodes modernes d’ici 2030. À ce rythme, que faudra-t-il renforcer ou changer pour être au rendez-vous ?

Pour rester sur la trajectoire des 13 millions d’utilisatrices de méthodes modernes d’ici 2030, il est clair que nous ne pouvons pas simplement faire « plus de la même chose ». À ce rythme, plusieurs leviers devront être renforcés, et certaines approches ajustées de manière plus stratégique.

D’abord, le financement domestique devra être significativement accéléré et mieux protégé. Il ne s’agit pas seulement d’augmenter les montants alloués, mais aussi de sécuriser des lignes budgétaires dédiées à la planification familiale, d’assurer des décaissements effectifs et d’améliorer l’efficience de la dépense publique. La planification familiale doit être pleinement intégrée aux politiques de couverture sanitaire universelle et considérée comme un investissement prioritaire, y compris dans les arbitrages budgétaires difficiles.

Il faudra donc renforcer la résilience des systèmes d’offre de services. Cela passe par une meilleure disponibilité continue des produits contraceptifs, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement, l’extension du task-shifting et du task-sharing, ainsi que l’amélioration de la qualité des services, notamment au niveau communautaire et dans les zones rurales et fragiles. L’accès doit être à la fois géographique, financier et socioculturel.

Par ailleurs, l’engagement communautaire et la demande devront être intensifiés, en particulier auprès des adolescents et des jeunes, des hommes et des leaders communautaires et religieux. Lever les barrières sociales, culturelles et liées au genre reste essentiel pour transformer l’accès théorique en utilisation réelle et durable des méthodes modernes.

Il sera également crucial de mieux mobiliser les acteurs non étatiques. Le secteur privé, les collectivités territoriales, les organisations de la société civile et les jeunes doivent être pleinement intégrés comme partenaires de mise en œuvre, d’innovation et de redevabilité. Leur contribution est indispensable pour atteindre l’échelle requise d’ici 2030.

Enfin, le pilotage et la redevabilité devront être renforcés. Un suivi rigoureux des engagements, des dépenses et des résultats, appuyé par des données de qualité et utilisées pour la décision, est indispensable pour ajuster rapidement les stratégies et maintenir le cap.

En résumé, atteindre les 13 millions d’utilisatrices d’ici 2030 exigera un changement d’échelle : plus de leadership national, des financements domestiques plus solides, des systèmes de santé plus performants et une mobilisation collective accrue autour de la planification familiale comme pilier du développement durable dans les pays du Partenariat de Ouagadougou.

Quels sont, selon vous, les principaux acquis du PO jusqu’ici, et quels défis restent à relever pour maintenir la dynamique ?

Depuis sa création, le Partenariat de Ouagadougou a enregistré des acquis majeurs qui expliquent la dynamique observée aujourd’hui en matière de planification familiale dans la région.

Parmi les principaux acquis, on peut d’abord citer la création d’un espace régional de leadership et de redevabilité. Le PO a permis de placer la planification familiale au plus haut niveau politique, en favorisant des engagements clairs des gouvernements et un suivi régulier des progrès. La RAPO est devenue, au fil des années, une plateforme reconnue de dialogue, de mobilisation et de pression positive entre pays.

Ensuite, des progrès tangibles ont été réalisés en matière d’accès et d’utilisation des méthodes modernes de contraception. Les pays du PO ont collectivement enregistré une augmentation significative du nombre d’utilisatrices, soutenue par des réformes de politiques favorables, l’élargissement du panier de services, le task-shifting, le renforcement de l’offre communautaire et l’amélioration de la disponibilité des produits contraceptifs.

Un autre acquis important réside dans le renforcement de la coordination entre acteurs. Le PO a contribué à aligner gouvernements, partenaires techniques et financiers, société civile et secteur privé autour d’une vision commune et de priorités harmonisées, réduisant les chevauchements et améliorant l’efficience des interventions.

Cependant, des défis majeurs subsistent pour maintenir et accélérer cette dynamique. Le premier est la durabilité financière, dans un contexte de contraction des financements internationaux et de forte compétition budgétaire au niveau national. La sécurisation et l’augmentation du financement domestique demeurent un chantier central.

Le second défi concerne les inégalités persistantes d’accès, notamment pour les adolescents et les jeunes, les populations rurales. La prolifération des zones fragiles et humanitaires vu les contextes de sécurité et enjeux climatiques est  un défi majeur et grandissant dans notre région. Atteindre les objectifs futurs nécessitera d’aller au-delà des moyennes nationales pour toucher les populations les plus éloignées des services.

De plus, le maintien de la dynamique exigera un renforcement continu du leadership politique, de la redevabilité et de l’utilisation des données pour la prise de décision comme le préconise l’agenda recherche du PO. Dans un environnement politique et économique volatil, il faudra protéger les acquis, s’adapter rapidement et continuer à démontrer que la planification familiale est un investissement stratégique pour le développement, la résilience et l’autonomisation des femmes et des jeunes.

En résumé, le PO a posé des fondations solides et obtenu des résultats indéniables. Le défi des prochaines années sera de transformer ces acquis en progrès durables et équitables, capables de résister aux chocs externes et de maintenir l’élan jusqu’en 2030 et au-delà.


Propos recueilli par B.S.

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