Cas d’indigents dans les hôpitaux publics au Bénin : la gratuité de la PF, un soulagement pour le fonds des indigents

Avec l’un des plus faibles taux de prévalence contraceptive en Afrique de l’Ouest, le Bénin, malgré les engagements pris au plan international, peine toujours à répondre aux défis liés à la planification familiale. Si la situation des indigents dans les hôpitaux est perçue comme une urgence avec la création depuis 2005 du Fonds Sanitaire des Indigents pour faciliter l’accès des couches défavorisées aux soins de santé, la planification familiale apparaît pourtant comme un grand soulagement, un moyen de réduire les dépenses sur ce Fonds. La maternité étant l’un des services les plus touchés dans la quasi-totalité des hôpitaux sillonnés, la gratuité des services pourrait bien générer un retour sur investissement à l’Etat béninois…

“J’ai été piégée. Je ne savais pas que j’allais encore tomber enceinte… J’ai été trompée. On m’a eue et je suis dans un pétrin désormais. Je suis tombée enceinte et je pensais pouvoir accoucher dans un petit hôpital (centre de santé du village), mais la situation s’est compliquée et j’ai dû être transférée à l’hôpital de zone où j’ai subi la césarienne“ a confié tout en larmes, Azandofidé D, une mère qui venait de donner vie à son huitième enfant à l’hôpital de zone d’Allada dans le département de l’Atlantique.

Rencontrée le 10 août 2021, cette dernière se retrouvait dans l’incapacité de solder la facture s’élevant à quatre-vingt-dix-huit mille neuf cent quarante-cinq francs (98 945Fcfa). Elle s’y trouve depuis environ deux semaines, abandonnée par l’auteur de sa grossesse. “Il m’avait demandé d’avorter mais j’avais peur pour ma vie et j’ai décidé de garder. Il a promis être à mes côtés mais il a fui par la suite“ a-t-elle confié. Si elle ignore pouvoir encore tomber enceinte, cette dernière, la quarantaine environ, en a connu de tels regrets avec trois différents hommes.

Dans la même chambre d’hospitalisation, A. Florence rumine son sort en silence. Elle y est depuis deux mois, faute de moyens depuis l’accouchement par césarienne de son quatrième enfant. Abandonnée aussi par son mari, cette dernière ne compte que sur l’aide de sa mère et d’autres proches pour solder les dépenses de l’hôpital. A l’hôpital de Mènontin à Cotonou, plusieurs femmes sont également gardées au service de la maternité pour non-paiement des frais de soins. Selon un agent de santé qui a requis l’anonymat, il ne s’agit point d’une situation étrange mais parfois certains sont libérés sans finalement solder.

A. Alice est une jeune mère, à peine la vingtaine. Elle vient de donner vie à son premier bébé à la maternité d’Avotrou dans le premier arrondissement de Cotonou mais elle espère, plus de deux semaines après, le miracle divin pour régler la facture de ses soins. De l’hôpital de zone de Suru-Léré à Cotonou au Centre Hospitalier Universitaire de la Mère et l’Enfant (Chu-MEL), ces cas d’indigents ne sont point rares. Ces dépenses seront finalement remboursées par le Fonds Sanitaire des Indigents, institué depuis 2005 au Bénin pour faciliter la prise en charge des plus pauvres dans un contexte de paiement direct des soins.

Les services sociaux en milieu hospitalier étant au cœur de la gestion de ce fonds logé au ministère de la santé et annuellement octroyé par l’État Béninois, il leur incombe notamment la responsabilité d’identifier des indigents et de s’assurer de l’éligibilité des patients concernés par ce fonds. Selon Mesmin Djettin du service social de l’hôpital de zone d’Allada, cela prend parfois du temps pour se rendre compte en réalité que la patiente est dans l’incapacité d’honorer la facture. A l’en croire, une fois informée de la situation d’un patient indigent, la procédure est automatiquement déclenchée. Et il n’est pas exclu que parfois cela prenne du temps.

Assistante sociale et responsable du service social de l’hôpital de zone d’Abomey-Calavi-Sô-Ava, Aubierge Tokpèmè admet la réalité mais rassure quant aux diligences effectuées pour faire bénéficier le Fonds aux indigents. Si la mise en œuvre du Fonds sanitaire des indigents reste entravée par quelques dysfonctionnements et faiblesses notamment la méconnaissance des bénéficiaires et leur incompréhension du processus d’accès et d’utilisation du Fonds ou encore la lourdeur du processus d’identification et d’obtention du certificat d’indigence, l’Etat béninois pourrait bien alléger les charges du Fonds en investissant dans la Planification familiale. Toute chose qui pourrait permettre au gouvernement de disposer davantage de ressources financières pour faire face à d’autres défis les plus urgents.

L’accès gratuit aux services PF pour réduire les dépenses liées aux cas d’indigents….

Comme Mesmin Djettin du Service Social de l’Hôpital de zone d’Allada, Mathias Codjia, Chargé de Recouvrement Interne au niveau du CHU-MEL de Cotonou atteste que le service le plus touché par cette situation d’indigence est “le service mère, la maternité, la gynécologie“. Il est donc perçu la nécessité de promouvoir et d’agir pour l’accessibilité des méthodes de contraception afin de permettre aux femmes non seulement d’espacer et contrôler les naissances mais surtout de percevoir la responsabilité que représente une grossesse.

Selon Mathias Codjia, la sensibilisation sur la planification familiale se fait régulièrement au CHU-MEL même si les femmes adhèrent très peu aux méthodes contraceptives. « Tous les matins, je passe chez les concernées pour leur expliquer que la grossesse n’est pas une maladie mais une question de choix. Quand on fait un choix, il faut pouvoir l’assumer. Ce n’est pas une tâche facile, même le service social sensibilise deux fois par semaine les usagers de la maison. Il y en a qui acceptent mais la majeure partie est réticente par rapport à la PF » a-t-il confié.

Même son de cloche de la part de la Directrice Hôpital de zone d’Allada, Estelle Adimi. “…les gynécologues, sages-femmes ne manquent pas de les sensibiliser après l’accouchement…la population de cette zone est un peu réticente par rapport aux méthodes contraceptives. Elles viennent très peu aux méthodes contraceptives” a-t-elle affirmé. Alors que Jocelyne Sevi, Assistante Sociale et Responsable du Centre de Promotion Sociale d’Allada estime qu’il faut aller au-delà de la sensibilisation sur la planification familiale pour prioriser l’éducation à la responsabilité parentale, le déclic pourrait bien venir de la gratuité desdits services.

En effet, s’il est évident que ces indigents n’ont pas les moyens de s’offrir des médicaments susceptibles de leur procurer le bien-être, il n’est pas surprenant qu’ils ne puissent pas sortir une somme aussi minime soit-elle pour se mettre sous méthode contraceptive. Car il n’est pas rare de voir certains quémander dans l’enceinte de l’hôpital pour se nourrir. D’où la nécessité de la gratuité des services PF dans les hôpitaux notamment au niveau du service de la maternité. « Ce service est pratiquement gratuit, cela ne fait que 1000F ou 1500 F pour une méthode contraceptive, c’est pratiquement gratuit » rétorque pourtant Mathias Codjia du service de recouvrement interne au niveau du CHU-MEL de Cotonou. Seulement que les lignes ne bougent toujours pas même à un tarif si bas. « Rendre gratuits ces services est une nécessité, c’est un retour sur investissement à long terme que les autorités ne perçoivent pas pour l’instant » estime Nourou Adjibadé, Chef de file de la section Bénin de l’Alliance Droits et Santé et Directeur exécutif du Centre de Réflexions et d’Actions pour le Développement Intégré et la Solidarité (CeRADIS-Ong), une organisation de référence en matière de santé sexuelle et reproductive au Bénin. Selon ce dernier, pendant que ces femmes sont gardées à l’hôpital, parfois tout le temps de l’aboutissement des procédures de remboursement sur le Fonds Sanitaire des Indigents, elles auraient pu utiliser ce temps pour mener des activités génératrices de revenus pour mieux faire face aux charges de ménages.

Toute chose qui participe au “bien-être collectif qui joue un rôle déterminant dans les conditions à réunir pour capturer le dividende démographique“. Nourou Adjibadé soutient alors qu’il importe que le gouvernement augmente ou alloue des budgets conséquents à l’achat des produits contraceptifs afin de faciliter son accessibilité à tous. Surtout que les besoins non satisfaits en ce qui concerne la PF au Bénin représentent 32% de la population de 15 à 49 ans, selon les statistiques. « En investissant dans la PF, l’Etat va réduire le taux de fécondité et surtout de mortalité qui sont les conditions indispensables pour modifier la structure par âge de la population et cette modification par le mécanisme de la fécondité et de la mortalité permet justement d’accélérer la croissance économique » renchérit-il. Et de poursuivre : « L’Etat gagnerait à rendre ces services gratuits tout simplement parce qu’il y a déjà un début de gratuité qui s’observe dans beaucoup de zones sanitaires au niveau national. Comment les responsables de ces zones sanitaires arrivent-ils à assurer la gratuité aux populations ? Il y a des esquisses de solution qu’il faut accompagner et pérenniser. L’Etat doit pouvoir garantir la gratuité car il y aura un retour sur investissement ». Selon Nourou Adjibadé, Directeur exécutif de CERADIS-ONG, le Bénin est un pays à pré-dividende démographique, d’où la nécessité de mettre en œuvre des politiques de promotion de santé maternelle, de la PF qui sont des conditions indispensables pour aller vers la révolution contraceptive, la capture du dividende démographique.

Quid des engagements pris par le Bénin

De la conférence d’Addis-Abeba en novembre 2013 au sommet de Londres en juillet 2017, le Bénin a pris des engagements qui permettraient d’améliorer le taux de prévalence contraceptive qui se révèle être l’un des plus faibles de la sous-région ouest-africaine. Alors que le Bénin s’est engagé à augmenter à l’horizon 2018 le montant alloué à l’achat des produits contraceptifs à 250 millions de F CFA, cet engagement ne sera pas respecté avant le sommet de Londres où les autorités ont pris de nouveaux engagements. Ainsi, le gouvernement béninois s’était engagé à fournir gratuitement les services de planification familiale dans les établissements de santé publique à toute la population béninoise y compris les adolescents et jeunes d’ici la fin de 2019. Mais cet engagement n’est toujours pas respecté à ce jour. « Les services PF ne sont pas gratuits au Bénin et les tarifs varient d’une localité à une autre » déplore Nourou Adjibadé de l’Alliance droits et santé. Une situation qui a d’ailleurs amené la société civile à mener des réflexions afin de soumettre au gouvernement trois nouveaux engagements. Ceci, dans l’optique d’un meilleur repositionnement de la PF au Bénin à l’horizon 2026. De ces nouveaux engagements, encore à l’étape de projets, il est suggéré l’augmentation, à partir de 2022, de 10% du budget alloué à l’achat des produits contraceptifs jusqu’en 2026 ainsi que la mise à disposition de la jeunesse d’une gamme de produits contraceptifs afin de lui permettre de faire le choix selon sa préférence. Toute chose qui devrait conduire à une nette amélioration du taux de prévalence contraceptive, confie Nourou Adjibadé. Notons également qu’au sommet de Londres, le Bénin a pris l’engagement de faire passer le taux de prévalence contraceptive de 17% en 2017 à 22% en 2020 (de 5,4% à 10% pour les adolescents et jeunes de 15 à 24 ans) ainsi que de sécuriser et augmenter d’au moins 10% par an, la part contributive du gouvernement dans le budget alloué à l’achat des produits contraceptifs. Récemment au cours d’un atelier à Cotonou, Dr Gaston Ahounou, chef service Planification Familiale au ministère de la santé a fait savoir que “l’engagement sur la gratuité de la PF et celui sur l’augmentation de la prévalence contraceptive restent les moins réalisés. La prévalence contraceptive moderne est estimée à 17% en 2020 contre 22% attendu“. Il argue d’ailleurs que les engagements PF2020 de 2017 ont été mis en œuvre partiellement. C’est donc évident que la marche vers la gratuité des services PF est encore longue et la lueur d’espoir peine toujours à pointer à l’horizon. Ceci ne fait qu’accroître le risque d’avortements clandestins qui constituent l’une des principales causes des décès maternels (15%). Droit fondamental inhérent aux individus et aux familles, la planification familiale est pourtant l’une des interventions les plus bénéfiques pour l’amélioration de la santé et du développement en général.

A l’école de la France….

Le gouvernement français a annoncé le 09 septembre 2021 l’extension de la gratuité de la contraception aux femmes jusqu’à 25 ans. Les jeunes filles mineures ne seront donc plus les seules bénéficiaires de la gratuité de la contraception. Dans son intervention sur France 2, le ministre français de la santé, Olivier Véran a déclaré avoir fait le constat “d’un recul de la contraception chez un certain nombre de jeunes femmes, et le premier motif c’est un renoncement pour raisons financières”. « Il y aura une prise en charge de la contraception hormonale, du bilan biologique qui peut aller avec, de la consultation de prescription et de tous les soins qui sont liés à cette contraception jusqu’à 25 ans.

Cet élargissement de la gratuité représente “un effort de 21 millions d’euros” par an, à compter du 1er janvier…La barre a été mise à 25 ans car c’est un âge qui correspond, en terme de vie économique, sociale et de revenu à davantage d’autonomie. C’est aussi l’âge où l’on va quitter définitivement la complémentaire de santé de son foyer » a précisé le ministre français. C’est donc clair que même en France, des populations renoncent à aller vers les méthodes contraceptives, faute de moyens financiers.

Le Bénin devra donc s’inspirer de cette option pour faciliter l’accès des femmes à la planification familiale afin non seulement de garantir leur épanouissement ainsi que celui de leur ménage mais surtout de réaliser des économies sur le Fonds sanitaire des indigents. “Je fais un enfant dès que j’en ai les moyens“ pourrait être la leçon. Notons également que dans une récente publication, le Groupe des Organisations de la société civile pour le suivi budgétaire des allocations affectées à la planification familiale a également souligné la nécessité de parvenir à un montant de 300 000 000 FCFA pour l’achat des produits contraceptifs pour l’année 2021, de renforcer la communication autour de la nécessité d’adoption des produits contraceptifs par tous en vue de réduire les risques liés aux grossesses précoces non volontaires, aux IST et aux MST.

Aziz BADAROU

Publié le 01-10-2021 dans MatinLibre