Emploi et planification familiale : Pressions économiques dans le dos des femmes

Au Bénin, trouver un emploi salarié relève d’un parcours de combattant. Et une fois acquis, il faut bien des sacrifices pour se mettre à la hauteur et le maintenir. À Cotonou et environs, pour beaucoup de femmes, les méthodes de contraception deviennent une bouée de sauvetage.

Au chômage depuis quelques mois, Edwige (prénom attribué), 30 ans, nourrit des remords. « J’aurais dû recourir à des méthodes de contraception et je ne serais peut-être pas à nouveau au chômage. Je me suis longtemps battue pour avoir ce travail, tant de stages et de demandes d’emplois. Aujourd’hui, je l’ai perdu. Hélas ! Mais tout est grâce », confie-t-elle. En réalité, cette nourrice finissait à peine ses congés de maternité quand son contrat d’un an est arrivé à échéance. Elle n’aura pas la chance de le renouveler.

Sans pour autant être légalement fondés, Edwige croit que ses regrets sont tout au moins légitimes. « Il n’est pas stipulé dans mon contrat que je ne dois pas tomber enceinte. On m’a juste taquinée sur ce point sans sembler en tenir rigueur. Cette grossesse en moins d’un an a dû agir sur les performances attendues de moi », insiste Edwige.

Pourtant, ces dernières années, beaucoup de sensibilisations ont été faites sur l’importance de la planification familiale. « La planification familiale va bien au-delà de la planification. C’est l’ensemble des mesures qui permettent à une personne d’avoir une grossesse quand elle le souhaite. La raison idéale, c’est l’espacement des naissances. C’est le cas d’une femme mariée qui a accouché et qui souhaiterait ne pas tomber enceinte avant un certain délai après son accouchement », explique Dr Comlan Vidéhouénou Agossou, Gynéco-obstétricien.

« J’aurais dû… »

Selon l’Enquête Démographique et de Santé 2017-2018, l’utilisation des méthodes modernes par les femmes en union a augmenté de 3 % en 1996 à 12 % en 2017-2018. Ce qui est loin de satisfaire l’engagement pris par le Bénin dans le cadre du Partenariat de Ouagadougou, soit 21% en 2021. Des pesanteurs freinent l’élan. « Si je n’ai pas adopté des méthodes contraceptives hormonales, c’est à cause de l’avis négatif que j’ai à ce sujet à cause des propos de mes anciens camarades d’Université. Selon eux, ces méthodes ont des inconvénients sur la santé, elles feraient grossir, créeraient des manques d’appétit, etc. C’est donc par peur que je m’en suis abstenue en utilisant juste quelques fois le préservatif. J’aurai dû… », regrette Edwige.

Nathalie D, 28 ans, est un agent commercial dans une structure à Cotonou. Avec son fiancé, malgré les pressions des parents, elle a décidé de retarder son premier geste pour rechercher la stabilité financière. « Si vous pensez que vous avez enfin un boulot et vous vous lancez dans la maternité, vous allez le regretter. Surtout quand on est dans le secteur privé, il vaut mieux être prudent. L’employeur a besoin de résultats. Il ne refusera sans doute pas de vous laisser aller en congés, mais votre remplaçante aura une longueur d’avance sur vous si il ou elle ne prend pas définitivement votre place. C’est pourquoi j’ai opté pour les pilules, en attendant », confie-t-elle.

Bouée de sauvetage

En raison de leurs situations professionnelles, beaucoup de femmes employées ont recours à des méthodes de contraception. Dr Comlan Vidéhouénou Agossou, Gynéco-obstétricien met cela sous le coup des raisons économiques. « Par exemple, une femme qui travaille et qui vient de démarrer son contrat ne souhaite pas tomber enceinte pour la simple raison que dans son contrat, même si ce n’est pas stipulé clairement, il lui aurait été dit qu’elle ne doit pas tomber enceinte dans les deux prochaines années, sinon elle serait virée. Ou bien, c’est une femme qui constate qu’une personne qui avait un contrat à durée déterminée dans une entreprise a été virée au terme du contrat. Il y a des femmes qui, par rapport à leurs moyens, préfèrent ne pas avoir une grossesse supplémentaire parce qu’elles se rendent compte que cela va leur coûter trop cher et que leurs époux et elles ne pourront pas en supporter les charges inhérentes ».

Cette couche, soit-elle minime, fait donc partie des femmes qui ont recours aux méthodes modernes les plus utilisées : les implants (5 %), les injectables (2 %), le DIU (2 %) et la pilule (2 %) pour les femmes en union. Celles qui ne sont pas en union et qui sont sexuellement actives, soit 29 % utilisent une méthode quelconque dont le condom masculin qui vient en tête.

Des raisons économiques

Dans les milieux professionnels, autant le sujet est presque tabou, autant les questions de planification familiale le sont d’ailleurs. Des témoignages recueillis, sous anonymat, confirment la tendance. Mieux, la situation précaire de l’emploi au Bénin semble être favorable à cet état de chose. En réalité, selon les données de l’Institut National de la Statistique et de l’Analyse Economique (Insae), au Bénin, 30,4% de jeunes sont sous employés de façon visible à travers le nombre d’heures de travail et 63,2% de façon invisible à travers des rémunérations précaires et indécentes. C’est peut-être anodin.

Dans ce contexte, planifier ses naissances devient une option pour sauver son job. Un avis que justifie Dr Achille Sodégla, Sociologue, enseignant chercheur à l’Université d’Abomey-Calavi : « Dans certaines structures lorsqu’on vous recrute, vous avez obligation d’attendre 3 à 5 ans avant de tomber enceinte. Il y en a où c’est réglementé. De ce fait, certaines femmes sont obligées par respect à cette obligation d’adopter les méthodes de planning familial. Il y a aussi bien de ces femmes qui estiment que tant qu’elles n’ont pas encore un emploi, elles ne peuvent pas tomber enceinte. Surtout, quand on vous dit que votre premier mari c’est le travail, il y a de quoi ».

Malgré ces enjeux, les méthodes de contraception notamment modernes peinent à être accueillis. Tant les préjugés persistent, le sentiment qu’elles ouvrent la vanne au vagabondage demeure, et surtout les effets secondaires repoussent. Et pour beaucoup, les méthodes naturelles deviennent des alternatives.

Fulbert Adjimehossou

Publié le 25-09-2019 dans fraternité