Investissement dans la santé de reproduction des jeunes

Le passage obligé pour l’émergence économique du Bénin

Les pays émergents de l’Asie, appelés « tigres asiatiques », connaissent une réussite économique citée comme modèle, mais on n’oublie qu’un des secrets de leur « succès story », réside dans la façon dont ils ont géré la santé de reproduction dans leur stratégie de développement. Le Bénin, un pays en voie de développement, comme bien d’autres de l’Afrique subsaharienne, et dont les dirigeants aspirent a l’émergence ne semble pas encore faire de l’investissement dans la santé de reproduction de ses jeunes, une priorité.

« Les Tigres asiatiques » qualificatif attribué aux pays comme la Corée du Sud, Taïwan, Hong Kong et Singapour, affichaient le même niveau de développement et les mêmes statuts démographiques que ceux affichés par de nombreux pays subsahariens africains aujourd’hui. Ce constat est mentionné dans le document intitulé : « Le dividende démographique et le développement » D’autres études soutiennent également qu’il y a quelques décennies, des pays comme la Chine avaient le même niveau de développement économique que celui des pays de l’Afrique subsaharienne. Mais comment se fait-il qu’en moins d’un demi-siècle, ces pays de l’Asie de l’Est ont atteint une ascension économique fulgurante ?

Le dividende démographique ou le miracle économique !

Selon le document, plus d’un tiers de la croissance des pays de l’Asie de l’Est, enregistrée entre 1965 et 1990, est le résultat des dividendes démographiques. A savoir que le dividende démographique est la croissance économique résultant de l’évolution de la pyramide des âges de la population d’un pays. Il survient lorsque la baisse du taux de natalité et de mortalité conduit à une situation démographique, où la proportion de jeunes actifs et productifs est élevée par rapport au nombre de personnes dépendantes, ou âgées. Pour atteindre le dividende démographique, les pays de l’Asie de l’Est ont investi massivement dans la santé de reproduction des jeunes et la planification familiale.

En effet, l’investissement dans la santé de reproduction des adolescents et jeunes a des implications positives qui ouvrent la voie à la croissance économique. Ainsi, le document indique que les investissements dans la santé sexuelle et reproductive des jeunes permettront de maintenir leur scolarisation, en particulier celle des jeunes filles ; d’aider les jeunes à commencer une vie professionnelle productive ; de les préparer à leurs responsabilités en tant que citoyens d’entretenir des relations saines entre les hommes et les femmes; et d’encourager les jeunes couples à retarder la maternité et à prendre ensemble des décisions sur le moment et l’espacement des grossesses et le nombre d’enfants qu’ils souhaitent avoir.

En Afrique de l’Ouest, l’exemple du Ghana est évocateur. En effet, grâce à une politique de santé reproductive pour les adolescents et jeunes, le Ghana a réussi à réduire le taux de fécondité des adolescentes, passant de 125 à 66 naissances pour 1000 adolescentes en seulement 20 ans. Ce qui lui a valu une augmentation substantielle du revenu national brut par habitant qui est passé de 600 à 1400 en moins d’une génération (1988-2008). Comme les pays de l’Asie de l’Est et déjà le Ghana en Afrique de l’Ouest, le Bénin gagnerait énormément à investir dans la santé sexuelle et de reproduction des adolescents et jeunes.

Selon, le chef service planification familiale à la Direction de la Santé de la Mère et de l’Enfant (DSME) Conrad Déguénon, le Bénin qui a une population majoritairement jeune pourrait réaliser le dividende démographique, en donnant l’opportunité aux jeunes de se développer de manière saine, ce qui permettrait d’avoir un nombre important de bras valides en mesure de produire et moins de personnes à prendre en charge. Il fait remarquer qu’actuellement c’est la situation contraire qui se produit au Bénin où une grande partie de la population n’est pas productive. Cependant, le dividende démographique n’est pas seulement subordonné à l’investissement dans la santé sexuelle et de reproduction des adolescents et jeunes. Conrad Déguénon souligne que pour réellement profiter du dividende démographique, il faut accompagner cela des politiques sociales et économiques notamment dans le domaine de l’éducation et de l’emploi. D’ailleurs, le document apporte la précision que dans le cas des pays de l’Asie de l’Est, en plus de l’investissement dans la santé de reproduction des jeunes et la planification familiale, il a fallu mener les réformes et les initiatives économiques nécessaires pour profiter du dividende démographique. Toutefois, il est indéniable que la première action à poser est d’abord l’investissement dans la santé de reproduction des jeunes. Qu’en est-il du Bénin?

Plus une fille est instruite, plus elle est susceptible d'utiliser la contraception et d'éviter une grossesse non désirée.
Plus une fille est instruite, plus elle est susceptible d’utiliser la contraception et d’éviter une grossesse non désirée

Exclue des priorités économiques au Bénin

Au Bénin, la santé sexuelle et de reproduction des adolescents et jeunes est délaissée. Selon la chargée de l’éducation sexuelle des 10 à 24 ans, y compris les IST et le VIH/ Sida à la DSME, Cécile Zossou, la santé de reproduction des jeunes reste le parent pauvre du secteur de la santé. Et pour cause, la Stratégie Nationale Multisectorielle de Santé Sexuelle et de la Reproduction des Adolescents et Jeunes au Benin (SNMSRAJ) qui constitue l’outil d’opérationnalisation d’un ensemble d’actions et d’activités à mettre en œuvre pour assurer une sexualité responsable et épanouie aux jeunes manque cruellement de financement depuis son élaboration.

Élaborée grâce à l’appui des partenaires techniques et financiers, principalement le Fonds des nations Unies pour la population (UNFPA), ce document souffre en premier d’une insuffisance de dissémination. En effet, après l’élaboration de la stratégie qui a été réalisée grâce aux PTF et des ateliers de dissémination toujours financés par des PTF, où le document a été distribué à petite échelle, la Stratégie nationale multisectorielle de santé sexuelle et de la reproduction des adolescents et jeunes au Bénin souffre d’un manque criard de dissémination à large échelle.

En effet, plusieurs organisations non gouvernementales qui ont contribué activement à l’élaboration du document n’ont pu l’avoir et le réclament en vain, selon Cécile Zossou. Or la stratégie constitue également un outil de plaidoyer pour la mobilisation de ressources pour la santé de reproduction des jeunes et adolescents. Les ONG sollicitent donc le document pour mobiliser des fonds afin de mettre en œuvre quelques actions prévues. D’un montant global de 4 milliards répartis sur la période (2011-2015) la SNMSRAJ, n’a bénéficié d’aucun financement jusqu’à ce jour. Cela démontre à quel point la santé de reproduction des adolescents et jeunes n’est pas prise en compte par le gouvernement du Bénin. L’objectif de la Stratégie est de contribuer à l’amélioration des conditions de vie et de la santé des adolescents et jeunes au Bénin. A cet effet, elle vise d’ici 2030, à faire du Bénin une société où tous les adolescents et jeunes jouissent de leurs droits et assument leurs devoirs en matière de santé sexuelle de reproduction, les infections sexuellement transmissibles et le VIH/sida. Cécile Zossou, explique que cette stratégie permettra d’améliorer les indicateurs de santé peu reluisants en matière de reproduction chez les adolescents et jeunes. Il est prévu d’y parvenir à travers l’offre de services appropriés, la prise en charge par l’aménagement des centres de jeunes conviviaux, pour leur éviter des comportements malsains en matière de sexualité. L’un des objectifs de l’axe 2 de la stratégie vise à améliorer de 20%, le nombre de formations sanitaires disposant de cliniques intégrées et conviviales en SRJ/ VIH / IST. Un autre objectif spécifique, le deuxième de l’axe 2, vise à renforcer de 10% par an, le niveau de compétence technique des prestataires à divers niveaux du dispositif d’offre des services de prévention primaires des grossesses non désirées et de l’infection au VIH chez les adolescents et jeunes. Ainsi, à travers ses six axes stratégiques et des objectifs bien définis, la SNMSRAJ, si elle était mise en œuvre, permettrait certainement d’améliorer les indicateurs en matière de santé de reproduction des jeunes et d’avoir des jeunes en bonne santé capables de planifier leur vie et de contribuer efficacement à la productivité dans leur pays.

Agir maintenant !

Le gouvernement du Bénin doit agir maintenant en faisant de la santé de reproduction des adolescents et jeunes (SRAJ) une priorité. Au cours d’un atelier portant sur l’agenda pour l’élaboration des objectifs du millénaire pour le développement post 2015, en avril 2013, le ministre en charge du développement, Marcel De Souza, abordant la question de l’emploi des jeunes a estimé qu’il faut les sensibiliser à retarder les naissances et faire moins d’enfants. Il a indiqué que le Bénin compte une population d’environ 10 millions d’habitants aujourd’hui, alors que les ressources sont très limitées.

Le gouvernement doit agir maintenant en faisant de la santé de reproduction des adolescents et jeunes (Sraj) une priorité.
Le gouvernement doit agir maintenant en faisant de la santé de reproduction des adolescents et jeunes (SRAJ) une priorité.

Le gouvernement a donc compris que pour amorcer le développement économique il est nécessaire pour le Bénin d’avoir un grand nombre de personnes actifs et productifs et moins de personnes dépendantes à prendre en charge. Cela ne peut se réaliser qu’en investissant dans la santé sexuelle et de reproduction des adolescents et jeunes en vue de leur assurer une éducation sexuelle complète leur permettant de prendre les bonnes décisions en ce qui concerne leur avenir.

Par ailleurs, les investissements dans la santé sexuelle et reproductive des jeunes permettent également d’améliorer le retour sur les autres investissements en matière de santé, d’éducation et de croissance économique a indiqué le document intitulé «Agir maintenant : investir dans la santé sexuelle et reproductive auprès des jeunes» publié par l’Organisation Population Référence en 2012. Par exemple, le délai du mariage et de la maternité chez les adolescentes pourrait contribuer à une augmentation de 20% de la scolarisation à travers le continent africain. Plus une fille est instruite, plus elle est susceptible d’utiliser la contraception et d’éviter une grossesse non désirée.

Ensuite la réduction des grossesses d’adolescentes peut contribuer à l’augmentation des revenus que ce soit au niveau individuel, familial ou national comme c’est les cas au Ghana. Il est donc clair que l’investissement dans la santé sexuelle et de reproduction des jeunes reste un préalable pour la croissance économique.

Tous les acteurs invités à soutenir la SRAJ

Selon Cécile Zossou, il revient au gouvernement à travers le ministère de la santé d’assurer le leadership en matière de financement de la Stratégie. Le gouvernement du Bénin doit œuvrer à sa mise en œuvre qui constitue la boussole des actions à réaliser en matière de santé de reproduction des jeunes et adolescents.

Les ministères sectoriels impliqués doivent intégrer les activités liées à la SRAJ dans leur plan annuel de travail. Par ailleurs, les organisations non gouvernementales sont encouragées à continuer à mobiliser des ressources pour la réalisation de certains objectifs inscrits dans la SNMSRAJ. Mais avant, Cécile Zossou attire l’attention du gouvernement sur la nécessité de mettre le document à disposition des ONG. Car la non-disponibilité du document à leur niveau bloquerait la mobilisation de ressources. Les Partenaires techniques et financiers qui font un travail énorme déjà en matière de SRAJ, surtout à travers la mise en place de centres de jeunes sont invités à étendre ces centres de jeunes sur toute l’étendue du territoire. Les médias aussi ont été invités par Cécile Zossou à accompagner le plaidoyer pour le financement de la SNMSRAJ.

Ainsi, l’implication de tous ces acteurs dont en premier le gouvernement est indispensable pour le financement de la SNMSRAJ. Ce qui permettra d’assurer une santé sexuelle saine aux jeunes, d’avoir des jeunes actifs et productifs pour amorcer la croissance économique du Bénin.

Béatrice Koumenougbo

l’Autre Quotidien du jeudi 03 avril 2014