Melinda Gates : « La génération qui changera l’Afrique est déjà née »

Le Burkina Faso va bénéficier de 45 millions de dollars (23,5 milliards de francs CFA) sur trois ans pour améliorer, dans le cadre de programmes d’accès à la santé, la contraception pour les femmes et la nutrition pour les enfants. À la manœuvre, la Fondation Bill et Melinda Gates. L’information a été délivrée à Ouagadougou la semaine dernière en présence du ministre de la Santé burkinabè, Nicolas Méda, et de Melinda Gates, coprésidente de la Fondation Bill et Melinda Gates. Cette somme va rejoindre les 100 millions de dollars d’aide publique que les autorités burkinabè ont engagés pour la prise en charge gratuite de soins à destination des femmes enceintes et des enfants de moins de cinq ans. Leur objectif : étendre la couverture universelle à tous et rendre la planification familiale accessible à toutes les femmes burkinabè.

Nous rencontrons Melinda Gates à la clinique de Zagtouli, localité rurale située à 30 minutes environ de Ouagadougou. La présence de Melinda Gates se devine à travers un staff important, lunettes noires et voitures imposantes, quadrillant le secteur en discrétion. Les patients de la clinique traversent la grande cour poussiéreuse, femmes harassées, hommes pressés, enfants inquiets. Beaucoup ignorent sans doute que l’épouse d’un des hommes les plus riches de la planète est venue leur porter la bonne parole sanitaire et contraceptive. Entretien.

Le Point Afrique : L’Afrique est-elle importante pour la Fondation Gates ?

Melinda Gates : Elle est fondamentale. Nous pensons que la génération qui changera l’Afrique est déjà née. L’Afrique a la capacité d’être un moteur économique pour elle-même, mais aussi pour le monde. Déjà, le Kenya peut nourrir sa population et même exporter. Il s’agit de mettre les populations sur le chemin de la prospérité et elles s’aideront elles-mêmes. Nous leur fournissons quelques aides, des semences, des outils financiers, techniques… Nous concentrons ainsi nos efforts sur l’Afrique et deux États du nord de l’Inde.

N’est-ce pas à l’Afrique de trouver son propre modèle économique sans avoir besoin de faire appel aux ONG ou à l’aide internationale ?

C’est difficile vu que les ressources mondiales sont restreintes. Si les ressources sont maigres, les pays ont besoin de ces dons pour démarrer, mais ils ne souhaitent pas rester dépendants pour l’éternité. Voyez le cas du Rwanda. Les aides étrangères ont été nécessaires, mais cela n’a pas duré. Oui, les pays doivent trouver leur propre modèle de développement. Voyez le cas du Sri Lanka qui a réussi à diminuer le taux de mortalité bien que ce soit un pays extrêmement pauvre. Au Burkina Faso, les autorités veulent trouver leur propre modèle, mais elles s’appuient aussi sur les ONG qui peuvent aider à comprendre ce qui a fonctionné dans un autre pays pour l’appliquer.

Pourquoi la question de la contraception vous semble-t-elle centrale au Burkina Faso ?

De nombreuses causes touchant au bien-être des femmes me semblent être importantes, mais celle-ci me tient particulièrement à cœur. La contraception est un des outils les plus efficaces pour lutter contre la pauvreté. Si on éduque les femmes sur ce sujet, les chances seront encore plus grandes de sortir de la pauvreté et aussi d’aider les familles, notamment les enfants. Selon de nombreuses études menées au plan mondial, quand les femmes ont accès à la contraception, les familles se portent mieux, et cela est fondamental.

Pourquoi avez-vous choisi le Burkina Faso ? Vous apparaît-elle comme une plateforme, un « laboratoire » pour mieux approcher les autres pays de la sous-région avec des structures sociétales similaires ?

Cette sous-région est constituée de pays culturellement très proches. Ils peuvent ainsi apprendre les uns des autres. Nous ne les avons pas sélectionnés. Ils se sont pour ainsi dire « sélectionnés » eux-mêmes. Le Partenariat de Ouagadougou, qui, en 2011, avait réuni 9 pays de la sous-région, avait déjà identifié des projets et des objectifs d’augmentation de l’accès pour leur population à la contraception. Nous avons remis cette problématique au centre et avons levé des fonds, soit 2,6 milliards de dollars pour les programmes de contraception.

C’est précisément d’ailleurs autour de cette problématique démographique que le Partenariat de Ouagadougou s’est créé. Nous avons accepté, en tant que bailleur international, de l’aider. Chaque pays partenaire est devenu un leader régional et une émulation s’est créée entre les différents pays qui apprennent les uns des autres. On l’a constaté avec la malaria et le sida.

Avez-vous le désir d’étendre ce programme aux pays africains anglophones ?

Le Partenariat de Ouagadougou travaille surtout sur la sous-région sahélienne. Nous avons donc adapté ce programme à cette zone. Mais depuis de nombreuses années, nous avions développé des programmes similaires au Kenya, en Éthiopie, en Afrique du Sud. Les schémas d’action sont identiques. Cependant, nous y avons incorporé des points spécifiques à ces zones.

La notion même de planning familial est parfois complètement étrangère aux populations féminines de cette région sous-sahélienne tandis que les pays anglophones cités avant sont plus en avance. Nous avons besoin d’introduire des moyens de contraception différents afin de nous adapter au plus grand nombre. Nous savons, à partir de nombreuses études, que les femmes utilisent des méthodes différentes en fonction de leur âge et de leurs besoins spécifiques. Avoir le choix entre plusieurs méthodes signifie que la contraception sera plus suivie par les femmes. Pour les jeunes femmes par exemple, la méthode longue des implants hormonaux s’avère très efficace.

Melinda Gates à Ouagadougou fin janvier avec le président Roch Marc Christian Kaboré, président du Burkina Faso (2e à partir de la droite) , et son ministre de la Santé, Nicolas Meda (à droite de la photo) © DR
Donald Trump a annoncé vouloir réduire les fonds versés aux ONG qui soutiennent ou pratiquent l’avortement. Cette décision va-t-elle affecter votre action sur ces questions liées à la contraception ?

Toutes les administrations républicaines ont voté des lois similaires de restriction budgétaire. Cependant, ces mesures récentes sont particulièrement restrictives, les plus restrictives de toutes les administrations républicaines antérieures, depuis Ronald Reagan. Donald Trump a mis zéro dollar dans le budget du planning familial. Or, les États-Unis assurent la majorité de l’aide au planning familial dans le monde, à hauteur de plus de 625 millions de dollars par an. Maintenant, tout est entre les mains du Congrès qui doit voter le nouveau budget. Mais, honnêtement, vu que des lois sont votées pour réduire les fonds dédiés à la contraception, je suis vraiment inquiète. Surtout quand je visite des cliniques comme celle-ci, même si cette clinique publique burkinabè n’est pas affectée par ces mesures. Plus largement, chaque fois qu’on restreint l’accès des femmes à un droit, je me sens concernée.

Comment les Africains voient-ils vos actions en faveur de la contraception ?

Vous devriez leur poser la question (sourire)… Mais j’ai rencontré le président Kaboré hier (23 janvier 2017) et il m’a indiqué que la plupart des gens ignorent le travail fait par la Fondation Gates au Burkina Faso. J’ai dit que cela ne me dérangeait pas, car la question n’est pas de nous mettre en avant, mais de faire aboutir ces actions. Les gens ici savent ce qui est le mieux pour eux, et Bill et moi avons la forte conviction qu’ils sauront trouver le moyen d’y accéder. Les gens ne connaissent pas notre nom, mais cela importe peu, ce qu’il faut faire, c’est éduquer les gens. Les femmes doivent faire face à leurs maris, à leurs belles-mères, aux imams ou dignitaires religieux qui leur disent que la contraception n’est pas une bonne chose. Les autorités burkinabè ont le désir de faire entrer la planification familiale dans les écoles, et je pense que c’est une bonne idée. De nombreuses idées germent ici et nous souhaitons aider à leur réalisation. Mais nous ne pouvons décider de ce qui est bon pour les Africains depuis Seattle. Nous ne sommes là que pour aider à réaliser leur travail. Nous observons sur le terrain ce qui peut fonctionner, et nous nous assurons alors d’aider au développement de ces idées.

Comment faites-vous pour venir en aide à ces pays sans vous immiscer dans les affaires intérieures ?

D’abord, nous travaillons en priorité avec des pays qui montrent une bonne gouvernance. La seule exception à ce principe se fait pour les programmes de vaccinations. Nous réalisons ces programmes même dans des pays avec une mauvaise gouvernance. Ensuite, nous essayons de faire en sorte que le programme soit adapté à la population. Je pense que peu importe d’où l’on vient, une vie égale une autre vie. La priorité est d’être en bonne santé, ensuite viennent l’éducation et la perspective de participer à l’économie du pays. Mais la base de tout est la bonne santé. Sans elle, les familles voient toutes leurs ressources absorbées par ces problèmes et ne peuvent donc consacrer leur argent et énergie à l’éducation des enfants.

Y a-t-il des difficultés particulières à collaborer avec les responsables religieux quand il s’agit de contraception au Burkina Faso ou ailleurs enAfrique ?

Au Burkina Faso, je n’ai pas été confrontée à cela. Mais j’ai pu rencontrer ces réticences au Nigeria et au Sénégal. J’ai pu rencontrer des imams sénégalais. Les imams avec des fonctions de responsabilité nationale me disaient que la contraception ne contredit pas les textes sacrés, que le Coran permet la planification familiale. Mais dans les villages, les imams locaux disent aux habitats que c’est contraire à l’islam. Ainsi, l’information des populations doit se faire via des sermons ou des prêches. J’ai rencontré la même situation au Nigeria. Il est possible d’aider les imams ou responsables religieux à faire passer l’information, de contourner cette barrière religieuse.

Cela signifie-t-il que vous souhaitez aussi changer les mentalités ?

Les Africains eux-mêmes veulent changer les mentalités. Les gouvernements le veulent aussi. On doit donner le pouvoir aux femmes. Elles sont les égales des hommes. Elles doivent pouvoir avoir accès aux outils qu’elles souhaitent afin de planifier leurs grossesses. La raison pour laquelle cela me semble si important est que la planification permet de diminuer la mortalité infantile. Si une femme espace ses grossesses de trois ans, son enfant aura deux fois plus de chances de fêter son cinquième anniversaire. Si vous vous inquiétez du sort des enfants, il faut alors tenir compte des mères. Il faut changer les mentalités dans le sens d’une égalité entre hommes et femmes, et rendre les femmes plus autonomes. Et si les Africains pensent que la planification familiale est l’un des moyens pour y parvenir, alors nous sommes ravis d’aider.

Comment expliquer que les pays d’Afrique de l’Ouest, souvent parmi les plus pauvres pour certains, ont moins d’aides que d’autres pays d’Afrique de l’Est ou même d’Asie ?

Cela s’explique d’abord par le fait que les fonds humanitaires vont beaucoup vers les causes comme le sida. Ce qui explique que l’Afrique du Sud reçoit beaucoup d’argent, car l’épidémie du sida y a été importante. Mais je ne pourrais expliquer pourquoi précisément la sous-région sahélienne reçoit moins d’aide, mais il me semble que la France et le président Macron souhaitent aussi aider plus encore cette région francophone d’Afrique. Le Canada également.

Est-ce qu’il y a des causes humanitaires moins glamour que d’autres ?

Je ne crois pas qu’on puisse parler en termes de « glamour ». La question à se poser est : Où y a-t-il le plus de morts, de maladies ? Qu’est-ce qui tue le plus d’adultes ? Qu’est-ce qui leur cause le plus de handicaps ? La réponse est alors le sida, la malaria, la tuberculose. Concrètement, on se concentre sur une maladie après l’autre. Nous nous posons la même question pour les maladies infantiles. On fonctionne comme ça pour définir notre priorité. Cette façon de travailler amène forcément à se concentrer un temps sur une partie du monde.

© Gates archives / Samuel Bollendorff
Le fait d’être mère vous sensibilise-t-il plus à certaines causes ?

Être mère me permet de mieux comprendre. J’essaie de me mettre à leur place quand je parle à ces mères, dans ces villages. Je me pose des questions : Qu’est-ce que je ferais si j’étais elles ? Qu’est-ce que cela serait pour moi d’élever des enfants dans les mêmes conditions qu’elles ? Me poser ces questions me permet de mieux comprendre ce qui doit être entrepris pour aider, et surtout comment cette aide doit être apportée.

Quels sont, selon vous, les liens entre l’accès à l’éducation et le planning familial ?

Il existe un lien important entre l’éducation, la santé et le planning familial. De notre expérience au sein de Microsoft, Bill et moi savons qu’il faut se concentrer sur des priorités. Nous ne séparons donc pas ces points absolument liés. Nous avons décidé de nous concentrer d’abord sur la santé ; sans elle, même l’éducation est compromise. Autre point, 90 % des Burkinabè travaillent la terre. Si nous pouvons les aider à se procurer des graines, résistantes à la sécheresse ou aux inondations, ils tireront plus de revenus de leurs terres et leurs enfants seront mieux nourris.

Est-ce que le gouvernement du Burkina Faso est vraiment désireux d’apporter du changement ?

Ce gouvernement me semble éclairé. Il a non seulement un but, mais aussi un plan pour l’atteindre. Le budget de la santé a augmenté et ce gouvernement sait où trouver les fonds nécessaires pour financer ses différents projets. De plus, c’est un gouvernement qui veut apprendre et qui apprend de ses voisins. Les dons ne peuvent couvrir tous les frais. Mais les donateurs sont d’autant plus encouragés à donner quand ils voient les efforts entrepris par les autorités locales. Les dons sont là pour aider le pays à se développer, mais tout pays ne doit pas rester dépendant de ces derniers.

La fondation a un peu plus de 20 ans désormais. Pensez-vous que les choses soient allées en s’améliorant ?

Absolument. Mais nous l’oublions souvent. Observons seulement que les violences faites aux femmes ont largement diminué. Les décès des enfants de moins de 5 ans ont diminué de la moitié en 20 ans. La mortalité maternelle a diminué de presque la moitié sur le même laps de temps. Le temps est plus propice pour les femmes qu’il y a 20 ans.

Votre priorité est la santé et la nutrition, mais ne croyez-vous pas que le vrai problème en Afrique est la distribution des richesses ?

C’est vrai que les mauvais gouvernements n’aident pas. Le développement économique est la clé de tout. Outre la santé, notre fondation vient aussi en aide aux plus démunis grâce à des services financiers. De plus en plus de personnes ont un smartphone, c’est même un vrai phénomène en Afrique. Quand les gens pauvres s’adressent à une banque, ils peuvent être mal reçus. Ou simplement, s’ils n’ont pas de banque tout près, ils vont dépenser de l’argent pour se rendre en ville. Avec les services financiers disponibles via un smartphone, ils restent au village, mais peuvent quand même économiser 1 dollar par jour. Quand survient un drame et qu’on a un besoin urgent d’argent, les sommes économisées sont disponibles tout de suite. Ces services existent déjà au Kenya, en Tanzanie, au Bangladesh, aux Philippines. Il n’y a pas que les hommes qui ont accès à ces services. Les femmes aussi y ont droit. Donner un pouvoir économique aux femmes est très important. Cela débloque de nombreuses situations et elles sont traitées de manière différente si elles sont économiquement indépendantes.

Vous semble-t-il important d’inclure les hommes dans tous les programmes liés au planning familial par exemple ?

C’est vital. Et cela est valable pour tout pays dans le monde, y compris les États-Unis (rires). J’ai pu observer, par exemple, un effet très encourageant au Niger qui avait le taux de fécondité le plus haut au monde. Ils ont ouvert en 2012 « l’école des maris ». Les maris y apprennent les bénéfices de santé sur leurs enfants quand les grossesses sont espacées et se rendent compte que cela a des conséquences positives sur les ressources de la famille. Une fois qu’ils l’ont appris, ils peuvent en parler aux femmes. Il y a ainsi eu moins de résistance à la planification.

Vous avez pu rencontrer des femmes burkinabè. Quelle rencontre vous a le plus marquée ?

J’ai pu faire la connaissance de femmes qui, grâce à un programme de vaccination de leurs poulets, ont doublé leur élevage aviaire. Ces femmes s’autonomisent ainsi. Une grand-mère m’a ainsi raconté avoir adopté et éduqué cinq orphelins. Depuis qu’elle a agrandi son élevage, même les hommes viennent lui emprunter de l’argent. Personne ne la voyait ainsi auparavant où elle était seulement la grand-mère d’orphelins. Elle était très fière. Une autre femme m’a dit que, désormais, elle s’est rendu compte que sa voix comptait. Du groupe de femmes rencontrées, elle était la plus timide. Grâce à ce programme, elle a mis de l’argent de côté pour la santé, l’éducation, et maintenant elle a même de l’argent de poche pour elle. Elle se sent plus respectée également. Son mari la voit autrement.

Qu’est-ce que ces personnes rencontrées vous ont apporté ?

Des histoires. Je suis remplie d’histoires que j’emporte avec moi. De bonnes choses et des histoires plus difficiles à entendre. Après mes voyages, je prends le temps de méditer sur tout ça, malgré un agenda chargé, car, après tout, ces histoires sont le moteur de notre fondation. Elles sont aussi mon moteur pour définir les priorités, rendre les programmes plus efficaces et convaincre.

Hassina Mechaï
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