Planification familiale dans les camps de déplacés: Immersion à Barsalogho et à Foubé

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Le Burkina Faso fait face à une crise sécuritaire depuis 2016, avec son lot de victimes et de déplacés estimés à plus 500 000 selon des chiffres officiels. Cette situation induit des défis énormes dans les camps de déplacés, en termes de relogement, d’alimentation, d’éducation et de soins, y compris la santé sexuelle et reproductive. Comment accéder aux produits contraceptifs sur ces sites ? Une équipe de Sidwaya s’est rendu à Barsalogho et à Foubé dans la région du Centre-Nord. Reportage !

Il est 14 heures, ce vendredi 27 décembre 2019, lorsque nous arrivons dans la commune de Barsalogho, située à 46 km de Kaya dans la région du Centre-Nord. Comme à l’accoutumée, le premier site des déplacés internes (on en dénombre sept dans la commune.), sis à quelques encablures de la ville, vit au rythme de son train-train quotidien. A quelques mètres, des petites habitations de fortune qui servent de dortoirs aux déplacés. Les hommes sont assis sous le hangar qui leur sert d’arbre à palabres. Sous l’ombre, ils échangent comme pour se rappeler les bons moments passés avant de passer au statut des déplacés.

Ne disposant pas de terrasse à l’extérieur des huttes dressées, certaines femmes et des enfants (il y a environ 78.359 personnes sur le site.) sont assis sous les arbres. D’autres attendent en file indienne devant la porte du responsable du site avec des sacs de riz vides en main et un papillon pour percevoir des vivres ou un quelconque don. « C’est ainsi chaque jour, ici », répond le responsable du site, Mathias Ouédraogo. 

Mariam Dicko est âgée de 30 ans. Mince, les yeux écarquillés, l’air affamée, son physique laisse entrevoir la précarité. Elle tient dans ses bras, son sixième enfant à peine âgé de 11 jours. Elle, tout comme les autres déplacés, ne peuvent pas se nourrir correctement sans l’assistance du gouvernement et de certains partenaires sociaux parce qu’ils ont été obligés de trouver refuge dans ces sites à cause des attaques terroristes. « Mon époux et moi, on a du mal à prendre soin de nos enfants. La preuve : depuis ce matin (la journée du 27 décembre 2019), je n’ai pas encore mangé pourtant, j’allaite un bébé », explique-t-elle, avant de nous montrer ses seins flasques sans une goutte de lait. Pourtant, Mme Dicko n’entend pas pratiquer l’espacement des naissances pour mieux prendre soin de ses enfants. Pour elle, en avoir beaucoup est un don de Dieu. Il est donc exclu qu’elle utilise des méthodes contraceptives modernes. « Bien avant d’être une déplacée, j’ai une fois utilisé la méthode dite injectable. Je suis tombée malade. J’ai été hospitalisée. Ensuite, la sage-femme m’a conseillé de prendre les pilules. C’était toujours la même chose. Depuis lors, j’ai décidé de ne plus faire de la planification familiale (PF) », justifie-t-elle. Alors qu’elle reconnaît souffrir énormément avec ses gamins. « Si j’en avais au moins 3 à 4, ma souffrance serait moins grande. D’ailleurs, mon premier fils, qui devait être au collège, traîne sur le site faute de moyens. Son avenir est hypothéqué », relève -t-elle.

Contrairement à elle, son mari, Adama Dicko, lui, comprend l’utilité de la PF. Mieux, il encourage toutes les femmes à la pratiquer. Car elle leur permet de s’épanouir et de mener des petites activités génératrices de revenus. « Malheureusement, ma femme ne l’entend pas de cette oreille. C’est dommage. Elle est ma seule épouse. Comme je ne peux pas m’abstenir, on ne fait que procréer », souligne-t-il. Malgré tout, il insiste sur l’importance des actions de sensibilisation pour donner la bonne information aux femmes réfractaires à la pratique de la PF.

Des produits gratuits

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Asséta Dicko est aussi une déplacée, mais sur le site de Foubé, à 66 km de Barsalogho. Âgée de 32 ans, on lui en donnerait dix de plus. Le visage fané et ridé, elle est mère de sept enfants. Son « benjamin » a 17 mois. Elle n’a jamais utilisé de méthodes modernes de contraception. Même si elle vit dans la précarité, elle soutient qu’il n’est pas question qu’elle espace ses naissances encore moins les limiter. C’est pourquoi, elle « compte en faire autant que possible, car c’est la volonté de Dieu ». Elle ne doute pas des avantages de la PF pour la femme, mais elle ne compte pas changer de position malgré les causeries-débats régulièrement organisées sur le sujet et les produits contraceptifs offerts gratuitement aux femmes sur le site.

Si Mariam et Asséta refusent d’utiliser des produits contraceptifs, ce n’est pas le cas d’Aminata Diallo, mère de cinq filles. Dame Diallo a commencé la pratique de la PF après la naissance de son quatrième enfant, bien avant d’avoir le statut de déplacée interne. Et sa dernière fille, âgée de deux ans, profite pleinement de sa mère, car jusqu’à présent, elle allaite toujours l’enfant. En plus, elle a le temps d’être à ses petits soins. Elle utilise l’implant comme méthode. Pour elle, l’espacement de ses naissances lui permet d’être en bonne santé et de mieux s’occuper de ses cinq enfants. Son seul souci en venant habiter sur le site était de pouvoir continuer ses séances de planification familiale. Fort heureusement pour elle, la PF est aux côtés des femmes déplacées.

Le seul bémol est que la méthode avait causé quelques dysfonctionnements de son cycle menstruel. « Mais quand j’ai été en consultation, le problème a été résolu. Désormais, j’utilise les pilules. Nous avons ces produits à notre portée à la maternité et gratuitement. En cas de rupture, on peut même se rendre au Centre Médical Antenne chirurgicale (CMA) de la commune pour en avoir », précise-t-elle. Selon elle, avoir un nombre limité d’enfants et les espacer est bénéfique pour la famille. « C’est quand on est en situation de déplacé, qu’on s’en rend bien compte, et cela, les hommes l’ont compris », souligne Aminata Diallo. Comme elle, ce sont plus de 20 214 femmes dont 16 410 en âge de procréer qui bénéficient de la planification familiale dans les camps. Et des hommes les accompagnent dans cette action.

Des hommes engagés

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C’est le cas de Mikailou Dicko, père de quatorze enfants, résident sur le site de Barsalogho. Il n’arrive pas à s’occuper correctement de sa nombreuse progéniture. « Je suis heureux de savoir que les femmes déplacées peuvent bénéficier des prestations de PF dans le camp. Si c’était à refaire, j’aurais eu moins d’enfants », martèle-t-il. Convaincu des avantages de la PF, il accompagne très souvent ses deux épouses aux séances de contrôle à la maternité. « J’invite toutes les femmes à faire comme elles », conseille-t-il.

Installé sur le site de Foubé, Hamidou Diallo, père de cinq enfants, en est un exemple. Il a toujours soutenu sa femme à faire l’espacement des naissances. « C’est l’injectable que ma femme utilise comme méthode. Notre dernier enfant est né au mois d’août 2019. Avec cinq enfants, nous comptons nous limiter à cela. Aussi, chaque fois qu’il y a les causeries-débats sur le site, je participe avec mon épouse », poursuit-il. Il dit se réjouir de l’existence des services de PF dans les camps, un « grand » soulagement pour bon nombre de déplacés.

En effet, sur chaque site (Barsalogho environ 78.359 personnes et Foubé 22.628 à la date du 17 octobre 2019), un dispositif minimum d’urgence de santé est installé. Il s’agit d’une infirmerie et d’une maternité. A entendre, le responsable du centre de santé du camp de Barsalogho, Rodrigue Zida, toutes les prestations livrées dans ces centres sont les mêmes que celles dispensées dans les centres de santé ordinaires. « Les prestations, l’accès aux produits contraceptifs, le suivi sur le terrain, les kits d’insertion et de retrait, le recrutement de personnel pour renforcer les actions sont autant d’actions menées dans ces centres d’urgence. Les déplacés reçoivent des soins identiques à ceux qu’ils recevaient chez eux », informe le médecin de santé publique à la direction de la Santé et de la Famille, Dr Mathieu Bougma.

Les femmes déplacées ont droit aux services de la contraception tous les jours et toutes les méthodes sont disponibles et gratuites. « Les produits les plus demandés sont l’implant et l’injectable, nous faisons de notre mieux pour les servir. En cas de rupture, elles sont référées au CMA», atteste M. Zida. 

Selon le Médecin-Chef du District Sanitaire (MCD) de Barsalogho, Lamine Ouédraogo, cela a été effectif grâce à l’appui du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA). Le but est de rapprocher les déplacés des services sociaux de base. « En plus des soins, nous menons des actions de sensibilisation et de promotion des produits contraceptifs », ajoute-t-il. La maternité est située sur le site avec un personnel qualifié. Les déplacés peuvent s’y rendre immédiatement en cas de besoin. 

En effet, la maternité est équipée d’une salle d’accouchement, d’une salle de suite d’accouchements et d’une salle de consultation. Même si certaines sont toujours réticentes à pratiquer la PF à cause des pesanteurs socioculturelles, le MCD affirme que le nombre des utilisatrices dépasse largement les attentes. En témoigne, la semaine gratuite de la PF qui a eu lieu du 16 au 21 décembre, soutient-il. « Nous avons constaté une présence importante de ces femmes bien que nous n’ayons pas de chiffres », indique-t-il. 

Et le maire de la commune de Barsalogho, Abdoulaye Pafarnam de conseiller toutes les femmes d’utiliser les méthodes contraceptives. Car elle leur permet d’être en bonne santé et mener des activités génératrices de revenus. Ce qui a un impact positif sur la gestion de leurs familles et sur la vie économique de la localité. A cet effet, Dr Mathieu Bougma de la direction de la Santé et de la Famille rassure que chaque fois qu’il y a une crise et un déplacement des populations, un dispositif d’urgence est mis en place pour que celles-ci personnes puissent toujours bénéficier des services de santé.

Fleur BIRBA

Publié le 11-02-2020 dans Sidwaya